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Jean-Richard Bloch (1884-1947)
Janvier multiplie
Les miroirs bleus des ornières
Au soleil couchant.
Haïkaïs
et Outas
Europe
du 3 avril 1957, pages 125 à
134
http://www.etudes-jean-richard-bloch.org/spip.php?article33
HAI-KAIS
ET OUTAS [1]
1920
[1] Cf. l’article de J.-R. Bloch : Pour le Hai-Kai français, Europe 15.7.1924.
LA MÉRIGOTE
Autour
de la maison
Dans la nuit le vent d’hiver
Chante sur deux notes.
Contre
le sein nu
L’enfant rit, tourne la tête
Et le lait déborde.
Le
bras de la mère
Le long du petit enfant
Un fuseau géant.
Mes
deux mains se ferment
Sur un volume sans égal
Le corps de l’aimée
Des
aiguilles d’acier
Percent la maison en criant
Tempête
du Sud-Ouest
Comme
le clair de lune
Aplatit dans la vallée
Le sifflet du train.
Nuit
d’hiver, campagne
Braise rouge dans la cheminée
Et mes amis loin.
Si
je décrivais
La lune sur la Mérigote
Processions d’esthètes.
Je
m’éveille la nuit
La lune baigne la grand’route
Désir de voyage.
Nuit
sur les fenêtres
Nuit sur les champs et les routes
Moi seul et ma lampe.
Dans
le vent du soir
Le corbeau retardataire
Croasse et se hâte.
La
pie, sa queue droite
Atterrit, fait trois bonds,
Se pose et attend.
DE POITIERS A ARGENTON
La
feuille morte file
Sur le quai bronzé de pluie
Aube de janvier.
Je
m’allonge, l’essieu
Prend mon sommeil et le scande
À
la taille des rails.
Sur
la haie se dresse
Un tuyauté attentif
L’âne pointe les oreilles.
Geste
de détresse
Au bout d’un sillon trempé
La charrue a l’aube.
La
barrière
ouverte
Laisse voir les buis frais taillés
Tendre pluie d’hiver.
Elles
s’élevent tragiques
Les fumées blanches de la gare
Sur la craie du ciel.
Triste
hiver sans neige
Les trains lui donnent en échange
Leurs vapeurs livides.
Cloche
au loin, attente,
Le vide, un cri, lourde approche
Tourbillon de cuivre.
PARIS
Froissement
de soie noire
La poussière
froide se dresse
Et file sur l’avenue.
Verticale
tissée,
Treillage de bronze, vigilance
froide, la Tour Eiffel.
Temple
aux voûtes
béantes
Muraille épaisse d’ormes noirs
Colonnade d’hiver.
Nickel,
palissandre
Roulis allongé des yachts
Tramway de Paris.
Pruniers
de Clichy
Qui laissent aux doigts du charbon
Et portent des fleurs sales.
Soirée
de printemps
Après
la pluie, la paupière
Du couchant se lève
L’arrière
du tramway
Fait jaillir et se gonfler
Une vague de pavés.
Paris,
longue veillée, musique,
J’ouvre la fenêtre
Sur le brasier de minuit
..... Un orme de
mars,
Comme un squelette de souris.
CONCERT
L’orchestre
se tait
Un vol de papillons blancs
Se lève
dans la salle.
Elle
se penche à
droite
Et le cou avec l’épaule
Fait un seul jet blanc.
Ouvrier
robuste
Et loyal, le timbalier
Au fond de l’orchestre.
Les
trois rampes, pareilles
A
trois paupières
qui se lèvent
S’allument trois fois.
Le
piano se tait
Et chacun sur sa figure
A son propre spectre
Fuseau
de tendresse robuste
Emblème
d’inconscience
Fleur tiède
et pâle du genou
..... Le bras d’une jeune fille
Se dresse devant son corsage.
Le
tulle sombre des épaules
Est tissu plus bas
De volutes noires impérieuses
..... Et la femme semble être
Prisonnière
de sa poitrine.
Dans
la loge en face
Un homme ressemble à
mon père
Va-t-il me parler ?
Pénombre
des secondes loges
Douze bras nus de femmes
Dressent deux par deux l’édifice
De leurs colonnes courtes
Comme une géométrie blanche.
LOCOMOTIVES
Les
giboulées bleues d’avril
Croisent dans le ciel
Leurs ciseaux mouillés.
Les
fumées se prennent aux fils
Qu’étirent des poteaux
Hérissés d’épines.
Bise
aigre et criblée de grêle.
Les rails sur la plaine
Font une harpe couchée.
Les
signaux malveillants
Barrent de leurs damiers
Des passages de sanglots.
Mon
train s’était engagé
Au travers de la harpe
Et des cordes bourdonnantes.
Puis
nous avons dépassé
Trois hautes locomotives
Qui allaient rêveusement
Et seules à
la brune,
Sur l’acier de la plaine,
Trois
belles filles aux cuisses nues
Qui prenaient leur tendresse
Pour de la
fatigue.
***
Train
moelleux et gémissant,
Couloir de glace et de fer.
Qui vacille dans le
vent
De ce jour d’hiver
II
a tranché les campagnes,
Il nous a montré de loin
Les paradis immobiles
Des petites villes !
Les
rivières
il les a
Franchies d’un mugissement,
Mes souvenirs il les a
Broyés
en riant,
..... Mes regrets, mes joies, mes
peines
Il les a barrés d’un cri
..... Ce
cri à
perdre haleine
Dont il a nargué Paris.
***
Dans
ce vallon solitaire
Tout à
coup ces noirs poteaux
Piqués d’isolateurs blêmes,
Ce damier rouge et blanc
Funeste et désert,
Ces métalliques emblèmes
Et ces végétaux rigides
Poussés sur les haies d’hiver,
L’humble passage
à
niveau,
La courbe mélancolique
Que nul ne guide,
Cette parole étrangère
Perdue dans les champs gelés,
Comme vous me poussez loin du monde !
...
Jean-Richard
Bloch : "Pour le haikai français"
(1)
Europe
de 15 juillet 1924
http://pageperso.aol.fr/damiengabriels/bloch1.html
(1)
René Maublanc : Le hai-kai français, Bibliographie et Anthologie
(Edition du Pampre, 12 rue Chabaud, Reims).
René Maublanc : Cent hai-kai
(Editions du Mouton Blanc).
Matin
de printemps. Jouvre ma fenêtre.
Flot de sensations. Des
bruits, des odeurs, des spectacles, des saveurs, des
souvenirs. Tout
pêle-mêle,
et confondu. Chacun de mes sens est comblé. Lesprit,
par son fin
réseau dassociations et danalogies, ajoute le passé
au
présent, le chimérique au réel, ce que jai rêvé
à
ce que jéprouve. Ma
vie entière
se gonfle pour former le suc de cet unique instant.
Toutefois, au cour de
la symphonie, une harmonie élémentaire se
cache. Une note pure
et primitive a été le noyau de cristallisation
autour duquel
sest ordonné le poème.
Ce cristal originel, cette sensation-mère
nous parvient dans un
halo de sensibilité diffuse. Et ce cristal nest
le même
ni pour chaque
homme, ni pour chaque seconde du même
homme. Un jour le pre-
mier sens atteint sera lodorat (lodeur de
telle jacinthe bleue, de tel
bourgeon de pin chauffé, de tel terreau
remué) ; un autre jour, la
diaphanéité de latmosphère
éveillera, avant toute autre émotion,
le sentiment de mon existence
corporelle.
Le poète
romantique conserve au poème
sa rotondité. Il tourne
autour. Il en décrit les aspects innombrables.
Il tente une synthèse
verbale capable de rivaliser avec la synthèse
psychique.
On peut concevoir une attitude différente. Par exemple :
dépouil-
ler le fruit de ses enveloppes successives, soulever patiemment
les
peaux de loignon, jusqua ce quon arrive enfin au bulbe
central,
dans son évidence et sa nudité.
En dautres
termes, il sagit de remonter, de proche en proche,
jusquau jaillissement
primaire de lémotion, en vue dobtenir cette
note suraiguë
que demandait Meredith.
Si le haidjin sait son métier, le seul tintement
de cette note,
provoqué par lui, ressuscitera la sensation intégrale,
reconstituera,
dans notre sensibilité, le poème
complet, - cristal et halo.
Nous comprenons alors pourquoi trois vers suffiront
a inscrire
ce résultat. La disproportion entre létendue
du sentiment à
expri-
mer et linfime notation cesse de nous étonner.
Ainsi
ces haï-kaïs,
dont jemprunte la traduction au Dr Cou-
choud :
Le vent du large
Dérange les savants parafes
Des mouettes dans lespace.___________
Appel au passeur.
Par-dessus les herbes
Un éventail qui sagite.___________
Le
haï-kaï
nessaye pas de lutter contre le poème
synthétique.
Il nessaye même
pas de nier léloquence poétique, qui a ses droits.
Son
but est ailleurs. Et il nous paraît de nature à
séduire
une époque comme la nôtre, ou le souci de la vérité
dans lexpression
a trouvé un tel crédit.
Le haï-kaï
se fonde sur un principe : il ny a pas de concentration
qui ne puisse
encore se concentrer.
Pourtant il existe une frontière.
Le sentiment plus ou moins
exquis de cette limite établit la hiérarchie
des artistes.
Une figure peut être
exaltée ou accablée par la régularité de ses
traits.
De même
la poésie dans ses rapports avec la cadence. Le
haï-kaï
est de la poésie préservée de la cadence, privée par
là
dune
de ses ressources majeures, mais sauvée de la vulgarité,
et comme
emprisonnée dans les parois du dernier coffret, le plus étroit,
le
plus secret.
Les haï-kaïs
de Jules Renard pêchent
par excès
desprit. Il na pas
eu le goût
suffisant pour se garder du trait. Il cherchait des rencon-
tres de mots plutôt
que de sensations. Les modèles
du genre se dis-
tinguent au contraire par la bonhomie et lextrême
simplicité de
lécriture.
Jen recommande lessai
et la pratique à
tous les amateurs de la
véritable escrime intellectuelle, - celle où
lon est son propre adver-
saire.
Indifféremment le Japonais
écrit ou peint avec son pinceau à
un
poil. Tout homme cultivé pourrait avoir son carnet de haï-kaïs
comme on a son carnet de croquis.
Le Dr Couchoud est lanimateur
du genre (son excellent ouvrage
sur les Sages et Poètes
dAsie)(2).
René Maublanc vient de publier une
(2) Sages et Poètes d'Asie (Calmann-Lévy, édit.)
anthologie
de haï-kaïs.
Vocance leur a consacré une longue étude dans
la Grande Revue
et, récemment, Benjamin Crémieux, deux articles
importants dans
les Nouvelles Littéraires.
La question de technique se pose même
pour ces poèmes
minus-
cules.
Une notation, inscrite en trois lignes quelconque, ne fait
pas un
haï-kaï.
Le haï-kaï
japonais, destiné a sertir une sensation primaire, véri-
table
cristal, repose sur un système,
pur lui aussi et indivisible.
Il nadmet que trois vers, et chaque vers
nadmet quun nombre
impair de syllabes
Le pair est féminin,
rythme flou, ambigu, toujours menacé de
dédoublement. Seul limpair
est mâle.
Voici le principe : trois vers, respectivement de cinq, sept
et
cinq pieds. Comme la langue japonaise ne comporte pas de syllabes
muettes,
nous pouvons tolérer, dans le haï-kaï
français, des vers de
neuf pieds pour compenser la perte causée
par les syllabes muettes,
purement métriques.
Quant à
la forme en losange du haï-kaï
(un vers long entre deux
vers courts), je crois que nous devons la préserver
à
tout prix.
Pourquoi ? Parce que le haï-kaï
est le fruit dune expérience poé-
tique dix fois séculaire.
Si les poètes,
qui en ont tracé ou maintenu le
dessin, ny avaient trouvé
des avantages certains (que nous navons
aucune peine à
concevoir), ils ne lauraient pas défendu à
travers
mille années.
Imagineriez-vous un poète
japonais qui, prétendant introduire le
sonnet dans sa langue, mépriserait
la délicieuse formule à
laquelle
les poètes
italiens et français se sont unanimement ralliés, après
des
siècles
dessais et déliminations ?
Le haï-kaï
est aussi intangible que le sonnet.
On peut samuser à
écrire des poèmes
en trois vers. Sils ne se
conforment pas, aussi exactement que possible,
aux règles
du haï-
kaï,
ils seront tout ce quon voudra, exceptés des haï-kaïs.
Pourtant,
dans le joli recueil de ses haï-kaïs
personnels que
M. René Maublanc vient de donner aux édition
du Mouton Blanc, il
rejette toute règle,
fors une : cest, « écrivant une pièce
en trois lignes,
de faire correspondre le rythme de la pensée à
la disposition typographique
de son texte. Il a tâché que ses
haï-kaïs
ne fussent point de simples
phrases de prose coupées arbitrairement
en trois, mais que cette tripar-
tition répondit vraiment à
des coupures de la pensée, donc à
une néces-
sité interne. »
Poétique trop
imprécise. La définition de Maublanc vaut pour
tout vers au
monde. Nulle ligne ne mérite le nom de vers si elle
nest quun
artifice typographique, si elle ne renferme une cou-
pure de rythme et de
pensée qui se justifie en elle-même.
Mais incorporer au haï-kaï,
comme le veut Maublanc, des vers de
six ou huit pieds aboutit à
le dénaturer. Ce poème
miniature ne sub-
siste que par une intégrité absolue. Il est
une affirmation tranchante,
une pensée en trois mouvements, un syllogisme
de lintuition. Dans
les dimensions réduites où
nous évoluons, - dans cet infiniment
petit de la poésie, - le
vers impair est seul susceptible déchapper
à
ladultération de la césure. La franchise du nombre est essentielle
à
la structure du tripode. Des rythmes pairs arrondiraient ses
angles. Plus
de cristal, - du sucre.
En outre, pour Maublanc, la forme de haï-kaï
que jappelle
en losange « népuise pas les ressources
du genre. Des effets différents
peuvent etre produits soit par trois
lignes de longueur croissante ou
décroissante, (baptisons cela le haï-kaï
en trapèze)
soit par laccour-
cissement brusque de lune delles (le haï-kaï
triangle). »
Proposition séduisante, comme toutes celles qui
font appel
aux instincts de liberté. Parlant un jour à
un peintre, que jaime beau-
coup, de ces poèmes
que je venais de découvrir, je lui en disais la
loi : trois vers de
5,7,5. « Pourquoi seulement de 5, 7, 5 ? me répondit-
il. Pourquoi
se ligoter ? Pourquoi pas des vers de 6, de 9, de 10 ? »
A la vivacité
avec laquelle il mavait interrompu, je jugeai que
javais touché
un point sensible de son credo. Leffort, depuis trente
ans, a été
daffranchir linspiration. Tout ce qui menace cette sacro-
sainte
liberté hérisse la susceptibilité de lartiste moderne.
Lénine
appellerait cela de lanarchisme de petit bourgeois.
Pour en revenir au haï-kaï,
quest-ce que Maublanc répondra
au haidjin qui, fort de ces premières
licences, refusera de sar-
rêter
en si beau chemin ? Sil mobjecte quil a su lui-même
éviter les exagérations, je lui ferai observer que les disciples
sont
toujours plus fidèles
a la doctrine qua louvre. Comme il a du talent,
il aura des disciples.
Quil craigne les disciples !
Par exemple, dira-t-il que le triolet suivant
ait rien conservé de
lesprit, du rythme et du style dun
haï-kaï
?
Sur le bord de la mer, les pins, pèlerins arrêtés, une frise dombrelles :
Ces dieux sont en voyage. Le poignet nu, leurs grands mains levées lais-
[sent couler le ciel
Entre leurs doigts, o douceur de ce miel bleu, vert mirage.
Pourtant
cette peinture romantique a paru, accompagnée de
bien dautres,
en première
colonne de Comoedia sous ce titre décon-
certant : Haï-kaï
dOccident. Et elle est signée André Suarès.
Ninsistons pas sur cette erreur dun grand artiste. Je ne cite
ce
poème
que pour montrer à
Maublanc où
conduit labsence de
rigueur. La sagesse des nations la formulé
: quand on a franchi les
bornes, il ny a plus de limites.
Entre
le haï-kaï
trapèze,
a vers de six, huit, dix pieds, et le haï-
kaï
tarasque de Suarès,
les transitions sont insensibles.
Nous avons assez de poèmes
où
exercer notre soif de liberté.
Laissons au moins en repos ces quelques
vases très
purs, le sonnet,
la ballade, le rondeau, louta chinois (3),
le haï-kaï.
(3)
Le lecteur dEurope aura peut-être remarqué que les poèmes que
jai donnés dans le dernier
numéro de la revue étaient
en partie composés doutas, très stricts. Entre autres le poème intitulé
Voyage.
Je
nen suis que plus a laise maintenant pour féliciter Maublanc
des charmantes réussites que remplissent son recueil. Pour le plaisir
et lédification du lecteur, je terminerai cette note par ces
quelques
citations, empruntées à
notre auteur :
Grincement des roues.
Un tas de foin grossit
Jusquà cacher la lune.~
Tu es trop petit, chaton, pour savoir :
Ne mords pas là-dedans :
Cest ta queue (4)
JEAN-R. BLOCH
(4)
Sil ne convenait pas de ne pas écraser ce frêle
sujet sous le poids
de lexégese,
jaurais volontiers analysé et critiqué
les curieux, - quelquefois tres beaux hai-kais que
Benjamin Crémieux
a reçus des lecteurs des Nouvelles Littéraires et dont il a publié
quelques échantillons.
Tivadar
Gorilovics
Les moments poétiques de Jean-Richard Bloch
Revue
d'Etudes Françaises, n°7, 2002
http://www.btk.elte.hu/cief/Espace_recherche/Budapest/REF7_articles/10GORILOVICS.PDF